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  • Pierre Boulez : la mathématique et la grâce

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    Sur le vif - Mercredi 06.01.16 - 18.38h

     

    Comme pas mal de monde, je crois, c’est par sa direction d’orchestre dans l’œuvre de Richard Wagner, notamment la Walkyrie, que j’ai fait musicalement, il y a longtemps, avec un rare saisissement, la connaissance de Pierre Boulez. Je n’ai pas vu sur place, hélas, sa Tétralogie à Bayreuth, sur la mise en scène de Patrice Chéreau, dès1976. Mais je sais une chose : Chéreau, Boulez, ces deux noms nous feront rêver, nous et nos descendants, pour des siècles et des siècles. Ils ont marqué le vingtième siècle. Créateurs, initiateurs, visionnaires. Associés pour porter Wagner, ils sont allés si loin dans la compréhension de cet œuvre unique, incomparable.

     

    La puissance de Boulez (1925-2016) dans l’Histoire musicale du vingtième siècle, c’est d’avoir été à la fois un grand compositeur et un grand chef d’orchestre, reconnu de Cleveland à New York, en passant par l’Orchestre symphonique de la BBC. Cette double faculté, si rare, justement en un siècle qui, à première vue et d’ailleurs à tort, semble celui de la séparation entre la fonction de créer une œuvre, et celle de la diriger. La vérité, c’est que les créateurs ont presque toujours dirigé leurs œuvres, mais que le vingtième aura été, par le génie de la technique et la popularité de la diffusion, le siècle de quelques dieux de la baguette qui, de Toscanini à Abbado, en passant par Furtwängler et Karajan, n’étaient pas (ou très peu) des compositeurs. Cette scission, que d’aucuns auraient pu croire inéluctable, Boulez, purement et simplement, par l’œuvre de sa vie, l’abolit.

     

    Toute sa vie, Boulez, comme Stockhausen, comme Webern, comme Ligeti, comme Messiaen son aîné, aura relevé le défi de composer au vingtième siècle ! Grâce à eux, grâce à ces noms-là, et tant d’autres (Schönberg, Alban Berg, etc.), le vingtième demeurera, pour toujours, dans la musique qu’il est convenu d’appeler « classique », un siècle de de création, de novation, de percées, de découvertes. Au 22ème, au 23ème siècle, les œuvres de ces artistes-là seront considérées comme « classiques ». On les écoutera peut-être comme aujourd’hui, on écoute du baroque.

     

    Un peu trop vite, on a dit de ces gens qu’ils composaient de la « musique contemporaine ». Mais enfin, toute musique est contemporaine ! Beethoven, lorsqu’il offre au public si averti de Vienne, dans ses ultimes années, ses sublimes et derniers Quatuors, jugés dissonants par la critique, que diable commet-il d’autre que de la « musique contemporaine » ? Le jazz, le rock ne sont-ils pas éminemment « contemporains » ? Brahms, lorsqu’il présente au Gewandhaus de Leipzig, le 18 février 1869, la Première intégrale d’un Requiem qu’il qualifie « d’allemand », parce que la musique n’est plus chantée en latin, mais dans la traduction de la Bible en allemand par Luther, tout cela à trois ans de l’Unité allemande, ne nous propose-t-il pas l’un des actes les plus « contemporains » de l’Histoire musicale ?

     

    La singularité de Boulez n’est pas d’avoir composé de la musique « contemporaine ». Mais d’avoir composé de la musique tout court, dans un domaine réputé (totalement à tort) comme condamné à l’assèchement, après les grandes révolutions du début du vingtième, notamment le dodécaphonisme. Son chemin à lui est d’avoir cherché toute sa vie, je vous renvoie au « sérialisme », ou même à l’utilisation de l’informatique, dont il fut l’un des précurseurs. Cela, tout en dirigeant des œuvres, les siennes ou celles des grands du répertoire : chaque diffusion d’un concert dirigé par Boulez, sur Mezzo, nous permet de mesurer à la fois sa rigueur et sa différence, dans la compréhension d’une œuvre.

     

    A huit ans, Boulez joue Chopin, à 21 (1946), il compose sa première Sonate pour piano. Bachelier à 15 ans, surdoué en maths, physique et chimie, il doit se destiner à une carrière scientifique : la puissance intérieure de sa passion musicale en décide autrement. Cet immense créateur a-t-il choisi son destin, a-t-il « été choisi » ? Regardez-le diriger, ses œuvres ou celles d’un autre, contemplez ce visage qui ne sourit jamais, pénétrez-vous de sa précision, pas seulement celle du Tempo, mais celle de son oreille exceptionnelle, vous y découvriez peut-être une singulière mathématique, d’ombre ou d’éclats de lumière, que seul il sait nous transmettre.

     

    Au-delà de tout cela, il y a le Boulez biographique, ses relations très vite tumultueuses avec Messiaen, avec le pouvoir politique français, avec Malraux, son exil à Baden-Baden (contrairement au Général, il n’y passera pas quelques heures, mais des décennies, et c’est là, du reste, qu’il vient de nous quitter). On notera son retour en grâce dans les années Pompidou, puis l’inauguration de l’IRCAM (Institut de recherche et de coordination acoustique/musique), dessiné par le génial architecte italien Renzo Piano. Aux années de retrait succéderont alors des années de référence, où Boulez apparaîtra comme l’élément central de la création musicale « contemporaine » en France, et bien au-delà.

     

    On mentionnera enfin ses années de complicité avec Jean-Louis Barrault et Patrice Chéreau, autour de l’œuvre d’Alban Berg (Lulu, Wozzeck). On notera ses recherches fondamentales sur le son et la musique (à l’IRCAM). On lira ses écrits. On reprendra ses interviews. On n’en pourra plus de visionner le Ring. On écoutera ses œuvres, sans doute en viendra-t-on, au fil du temps, à les statufier. Sans doute, dans trois siècles, l’étudiera-t-on comme un « classique ». Mais une chose est sûre : en plus d’un grand compositeur et d’un grand chef, c’est une incomparable conscience de la musique qui vient de nous quitter. Comme si cet art, bien au-delà de la seule organisation des sons, relevait d’une totalité invisible, seulement perceptible par fragments. Au-delà de la mathématique nocturne, il y aurait, peut-être, l’irruption de ces éclairs qui nous transforment. En théologie, il paraît que cela s’appelle la grâce. Mais c’est une autre histoire. Ou celle-là, justement. Paix à l’âme de ce créateur.

     

     

    Pascal Décaillet

     

  • Ne laissons pas tomber nos paysans !

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    Sur le vif - Lundi 04.01.16 - 16.29h

     

    En 2016, le ministre de l’Economie sera en même temps le président de la Confédération. Lui-même entrepreneur, Johann Schneider-Ammann veut placer son année présidentielle sous le signe de l’encouragement aux entreprises. Premier message, excellent : le Conseil fédéral 2016 pose devant une grande imprimerie bernoise, hommage à l’industrie, coup de pouce à un secteur en pleine mutation. Oui, l’image fait plaisir à voir, elle nous change de ces photographies du collège, ces dernières années, qui frappaient par leur gratuité, désertées tant par le sens que par l’esthétique. Là, au contraire, le message est clair : le gouvernement de notre pays affiche son soutien aux entreprises locales, on ne s’en plaindra pas !

     

    Assurément, en cette période d’incertitudes financières et de franc fort, nos autorités doivent montrer qu’elles sont aux côtés de notre secteur industriel, et d'ailleurs pas seulement celui d’exportation. Mais l’économie, ça n’est pas seulement l’industrie. C’est aussi l’agriculture. Il y aurait tant et tant à dire sur l’Histoire, au moins depuis la Guerre (le Plan Wahlen) de notre paysannerie suisse, celle de plaine comme celle de montagne, l’économie laitière, céréalière, et bien sûr viticole. Il manque, à ce jour, en langue française, un ouvrage de référence, écrit dans une langue claire et accessible à tous, qui nous raconte l’extraordinaire aventure des agriculteurs, éleveurs et vignerons de notre pays. Le jour où ce livre existera, on y découvrira, avant toute chose, le courage et le sens du risque de ces hommes et de ces femmes qui ont choisi de rester agrippés à leurs terres, au prix d’immenses sacrifices.

     

    On ne peut certes pas demander à M. Schneider-Ammann de faire poser le Conseil fédéral en deux endroits à la fois, mais on appréciera, dans son année présidentielle, que tous les messages de soutien ne soient pas braqués sur la seule industrie d’exportation, avec au passage une louange extatique du dogme des bilatérales, mais que le Président montre aussi des signes d’intérêt pour l’état de nos paysans. Dans une certaine presse, où le PLR est roi, on véhicule encore l’idée d’une agriculture suisse corsetée dans son lobbyisme. Ainsi, l’édito du Temps, ce matin, qui égratigne ce secteur à deux reprises. La réalité est bien différente : si l’ouverture des frontières a pu favoriser le secteur industriel d’exportation, elle a mis en danger de mort certains de nos agriculteurs, ou vignerons. L’industriel Johann Schneider-Ammann en est-il bien conscient ?

     

    La précarité de nos paysans est d’autant plus injuste qu’ils ont vraiment tout entrepris, depuis le Septième Rapport sur l’Agriculture, déposé en 1992 par Jean-Pascal Delamuraz, pour accomplir ce qu’on attendait d’eux : en moins d’un quart de siècle, un effort exceptionnel a été fourni pour aller vers une paysannerie beaucoup plus soucieuse de qualité des produits, de respect des normes biologiques et écologiques. Partout en Suisse, les organisations agricoles se sont battues pour mettre en valeur le terroir local, la spécificité des produits, les appellations contrôlées. Partout aussi, on œuvre, et c’est tant mieux, à respecter davantage l’animal d’élevage : nul ne s’en plaindra.

     

    Oui, les paysans ont fait leur boulot. Oui, ils ont mené le combat pour survivre, dans des secteurs (comme la production laitière) où le salaire agricole est en baisse constante. Oui, ils multiplient les efforts pour la qualité de nos fromages, le respect des appellations, tout cela avec un revenu qui ne cesse de maigrir. L’éditorialiste du Temps, ce matin, mon éminent confrère, comment peut-il comparer le « lobbyisme » des agriculteurs avec celui – assurément éhonté – des assureurs maladie, sous la Coupole ?

     

    Que 2016 soit l’année du soutien à notre économie suisse, bravo ! Mais de grâce, ne laissons pas tomber nos paysans. Sans eux, sans le fruit de notre terre, sans leurs immenses efforts, notre pays ne serait pas ce qu’il est. Nous n’avons guère de matières premières, en Suisse, notre sous-sol n’est guère concurrentiel avec celui de nos voisins. Mais notre sol, en plaine comme en montagne, dans l’arrière-pays vaudois comme dans les vallées latérales valaisannes, sur les crêtes de l’Arc jurassien comme dans la Verte Gruyère, recèle des trésors, mondialement appréciés. Pour que ces derniers demeurent, l’autorité politique, à commencer par Berne, doit confirmer, et même accentuer sa confiance au monde agricole suisse. Et si cela passe par le protectionnisme, et un régime d’exception à la férocité libéralisée des échanges mondiaux, eh bien allons-y pour cette préférence-là. Gouverner, c’est choisir. L’agriculture est le cœur palpitant de notre terroir. En aucun cas, nous ne pouvons l’abandonner.

     

    Pascal Décaillet